Comme dans toutes les novellas de Jean de Palacio, la musique est centrale dans La Haire. Mais elle y occupe une place majeure, peut-être plus immédiatement visible que dans les textes suivants. La musique y joue presque le rôle d’un personnage principal. L’auteur était persuadé qu’elle était encore supérieure à la littérature, et il lui vouait une passion ancienne et profonde. Ses connaissances musicales, bien qu’il s’en défendît par une modestie qui lui était consubstantielle, étaient vertigineuses. Un jour, je publierai peut-être son roman de jeunesse, inachevé, sur Bach, dont j’ai retrouvé le manuscrit dans un tiroir. Quoi qu’il en soit, Jean de Palacio a mis dans ce premier récit, sans filtre, de nombreuses pensées qui lui étaient personnelles, de même qu’il y a transposé des éléments autobiographiques. Il était si heureux d’écrire ce texte que, longtemps après, il se rappelait le temps et le lieu où il l’écrivit, en Bourgogne, et affirmait que ç’avait été un moment de grand bonheur.
La place prépondérante de la musique s’explique par le besoin de faire figurer, dans ce petit roman, les compositeurs et les œuvres qui l’avaient accompagné toute sa vie, et qui l’avaient, disait-il, aidé à vivre en des temps où rien ni personne ne pouvait lui donner goût à l’existence. Qu’elle soit littéralement thérapeutique, dans La Haire, peut se comprendre comme une transposition à peine exagérée des bénéfices immenses que ce langage d’âme à âme lui avait prodigués.
Pour « parler » de la musique, Jean de Palacio sollicite toujours de très nombreux compositeurs, souvent méconnus, parfois inconnus du lecteur. J’avais l’habitude de lui dire, en le taquinant : « Mais il y a trop de références, ton lecteur s’y perdra ! » Pour lui, pourtant, tous ces airs étaient comme autant de poèmes qu’il connaissait par cœur. Il ne se rendait pas compte que ces énumérations ne se traduisaient en sonorités immédiates que pour lui. C’était comme les mots d’une phrase, d’un langage courant. Pour moi, il fallait faire un effort, écouter les morceaux qu’il nous passait si volontiers (« Vous voulez qu’on écoute un peu de musique ? », question rituelle, quasi quotidienne, le soir) comme j’aurais déchiffré une phrase dans une langue étrangère. Pour arriver au sens global de la phrase, il faut du temps, lorsqu’on déchiffre mot à mot. Pour lui, telle association de Carbonelli et Schmelzer faisait immédiatement sens. Je prends cet exemple car, cette conjonction étant devenue l’une de nos préférées, presque l’« hymne national de », au sens proustien, elle « signifie » désormais quelque chose pour moi : je la traduis immédiatement. Mais il y a trente ans, pour moi qui étais nourrie de Fauré, Debussy, Ravel, Saint-Saëns, ce fut une découverte et un apprentissage.
Palacio y insiste dans toutes ses novellas : la musique exprime ce que la parole ne peut formuler, restitue du lien là où le langage se défait. Elle recueille les blessures et les cautérise parfois. C’est pourquoi elle apparaît toujours dans son œuvre comme un remède spirituel, capable d’élever l’âme, mais aussi comme un remède sensible, qui touche aux sens et n’est pas désincarné, puisque la musique passe par l’oreille, la voix, la main, le souffle.
C’est évidemment le thème central de La Haire, la plus musicale — quoique le lecteur verra par la suite qu’il en est d’autres — de ses novellas. Mais La Haire montre aussi que ce remède n’est pas une panacée. La musique apaise, accorde, transfigure parfois, mais ici elle ne délivre ni Claire de son corps blessé, ni Maria-Giulia de sa mort, ni Anne de son deuil, ni Fénestène lui-même, qui emporte sa haire dans la tombe. La cure musicale, dans La Haire, est donc inséparable de son échec possible.
Cette cinquième clef suivra ce trajet en neuf moments. Elle partira de Claire, musicienne par excellence, voix cachée, voix blessée, voix sans visage, pour rejoindre Maria-Giulia, dont la peinture défait ce que la musique voudrait lier, puis Anne, chez qui le deuil a brisé littéralement la voix sans effacer la mémoire tactile du clavecin. Elle conduira ensuite vers le livre de deuil, Mater Lachrymarum, où la musique devient langue supérieure et chant funèbre. Elle s’achèvera avec Fénestène lui-même, qui voulut sauver par la musique et découvre que toute tentative d’échapper au corps pour s’élever par la musique demeure soumise à ce que l’on pourrait résumer symboliquement par la loi de la haire...