Les huit Clefs de lecture de Veturia sont désormais en ligne. Au fil de ce parcours, il est apparu que la novella de Jean de Palacio n’est ni un simple récit fantastique, ni une variation précieuse sur une statue aimée, et encore moins une fiction de rivalité féminine. Elle propose bien davantage une méditation sur le silence, la musique, l’écriture, lle simulacre, la distance nécessaire à l’idéal.
Veturia n’est pas seulement une statue ordinaire, elle porte le Silence comme l’un de ses noms, aux côtés de « Vestale ». Son mutisme est oxymoriquement une éloquence sans paroles. L’effacement du texte et le bris de la statue (ainsi que de ses simulacres) seront des conséquences de cet état, presque des variations sur ce silence.
En effet, une autre ligne de force est la musique. Veturia se construit comme une œuvre d’échos, de variations et de leitmotive, au point de tendre vers la forme d’un poème en prose ou d’une invention musicale. La phrase inaugurale sur l’entrée du Jardin des Tuileries par le côté du Jeu de Paume devient ainsi un véritable refrain, repris, déplacé, varié, jusqu’à faire de tout le roman une vaste composition avec retours et inflexions. Mais la musique joue aussi le rôle qu’elle occupe dans toutes les novellas de Palacio, celui de la consolation, voire de la thérapie. La musique est ce qui reste et continue à agir quand la parole est vouée à l'échec.
Les « Clefs » ont également montré que l’amour de Coriolis pour Veturia est le contraire d’une reprise du mythe de Pygmalion. La statue doit rester sur son piédestal ; il ne faut ni la faire descendre, ni l’humaniser. L’idéal ne doit pas être incarné, mais contemplé et protégé. La pierre est vivante, mais sans s’incarner. Le texte le dit superbement : « Et ces statues vivaient, d’une vie qui ne finirait point, impatientes de leur piédestal et de leur immobilité, dotées aussi d’un autre langage. Et Verbum lapis factum est, et habitavit in nobis. » D'ailleurs, le recours au latin, devenu langue vivante mais langage d’initiés, permet à Coriolis de rejoindre Veturia sur son propre terrain, hors du présent vulgaire. Le jardin, le vendredi, le côté du Jeu de Paume, composent une topographie sacrée. Entrer dans le jardin équivaut à un rite, presque initiatique.
Une autre démonstration a porté sur le statut de l’écriture. Veturia est un roman métatextuel, qui met en scène sa propre genèse et sa survie possible. Le roman s’écrit en se regardant s’écrire, en une réflexivité qui n’a rien de gratuit car la vie même des personnages en dépend. L’écriture y est performative et oraculaire ; elle devance le réel, le fait advenir. « Chaque vendredi était un chapitre » : formule capitale, puisque le temps vécu lui-même se trouve reconfiguré par l’acte d’écrire. Loi terrible que le lecteur découvre en cheminant dans le livre : Veturia vit tant que Coriolis écrit… L’écriture produit la vie et la soutient, mais peut aussi la retirer.
Cette poétique de l’écriture rejoint celle du nom. Veturia souffre d’un excès de noms (Veturia, Vestale, Silence, parfois Volumnia, enfin Trascurata) tandis que Coriolis souffre d’un défaut de nom, d’un pseudonyme, d’un nom déjà fictionnel. L’être, dans la novella, n’est jamais donné d’avance ; il dépend du nom reçu, perdu ou rendu. D’où la force de la formule Nomen habeo, ergo sum et, symétriquement, la portée tragique de la disparition finale du nom de Veturia, supplanté par la plaque administrative annonçant une statue en réfection..
Les analyses ont aussi mis en lumière le rôle majeur des simulacres, des artefacts, des doubles, de toutes les formes de représentation (portrait, moulage, théâtre, masque). Le roman montre aussi le risque de ces ersatz, quand le simulacre veut se faire chair.
La sixième Clef a nuancé le rapport du texte à la Décadence. Veturia en reprend les hantises, surtout l'angoisse du temps qui passe, ou encore les jeux dangereux avec les simulacres) mais en refuse le spectaculaire. Jean de Palacio en propose une transfiguration plus métaphysique.
Précisément, la septième Clef, consacrée à Manon, a montré combien le personnage excède son rôle « décadent » de femme fatale. D’abord force de destruction, figure d’anti-évangile, elle brûle les manuscrits et s’attaque au Livre même, matrice de Veturia, gage de sa vie prolongée. Mais battue d’avance sur le terrain de l’Histoire, du Livre et de la culture, Manon connaît ensuite un retournement saisissant. La musique, la référence scripturaire, puis le rayon oblique d’Apollon Loxias la font passer de la jalousie incendiaire à une forme de grâce. Sa sortie du Jardin « plus riche qu’elle n’y était entrée » accompagne l’un des plus beaux passages du roman, en une sorte de conversion crépusculaire.
Enfin, l’explicit a été lu attentivement, en lecture suivie. Le rêve où Coriolis fait descendre Veturia de son piédestal constitue la faute tragique par excellence, livrant l’idéal au régime de la proximité, donc de la profanation. Dès lors, la tempête, la disparition de la statue, les disjecta membra, toutes ces catastrophes sont à interpréter comme la sanction de cette profanation involontaire. Plus que la destruction d’une statue, cette fin dit l’impossibilité, sans doute définitive, d’une réunion des amants.
Ainsi, ces huit Clefs de lecture auront montré que Veturia, défense de l’idéal et réflexion sur l’écriture qui engendre la vie, illustre de manière frappante la manière particulière qu'a Jean de Palacio d'animer les allégories.