Ce texte est le premier que Jean de Palacio ait écrit pour faire le point sur son aspiration à composer des textes qui ne soient plus critiques et académiques, mais narratifs. Rédigé au début de l'entrée en écriture des novellas, il n'a rien d’un manifeste. Il s'agit plutôt d’une réflexion sur les frontières entre glose et fiction, discours savant et écriture libre, et sur la lente émergence d’une autre langue possible, celle du roman, au sein duquel la musique joue un rôle essentiel. On y voit se dessiner, avec une grande netteté, ce qui deviendra l’axe profond de toute l’œuvre : le déplacement du Silence, longtemps objet d’analyse et de discours universitaire, vers une présence narrative presque allégorisée (le Silence comme personnage, en fait), la recherche d’une écriture capable de dire ce silence, et la conviction que seule la fiction pouvait traduire ce que la critique ne parvenait à formuler qu'imparfaitement.
Ce texte est aussi un seuil. Palacio s'y interroge sur ce qui, pendant des décennies, l’a retenu d’écrire des fictions, et ce qui, soudain, l’y autorise. La dernière page, profondément personnelle, rappelle que cette traversée ne s’est pas faite seul. L’œuvre naissante y est explicitement dédiée, comme le premier roman, La Haire, à celle qui lui a permis de franchir le pas, de lui "mettre le pied à l'étrier" avec une reconnaissance discrète et émouvante.
Cette première synthèse mérite d’être lue comme un document essentiel, un retour sur soi et sur le désir d'écrire.
Longtemps, j’ai réfléchi aux frontières, tout ensemble étanches et ténues, entre la glose et la prose, la critique et la fiction, la seconde et la première main. Limite, non frontière, entre un discours réputé, à tort ou à raison, stérilisant et entravé, et une écriture libre, faisant la part belle à la déraison.
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Et puis, il y eut un long enseignement sur le Silence. Cela avait commencé autrefois par une réflexion sur la pantomime et Pierrot, personnage de Décadence, sur sa voix blanche, son absence de voix, le geste préféré à la parole. J’en ai tiré un livre, il y a vingt ans. J’y suis revenu dans le dernier Séminaire enseigné à la Sorbonne. Cela s’intitulait « Le Silence dans le Texte, le Silence du Texte ». Bientôt, il ne fut plus question que du Silence du Texte, et du Texte auquel la Décadence apprend à ne plus rien dire. C’était une autre voix. Peut-être n’était-on déjà plus à fait dans le discours critique, à mi-chemin de la glose et de la fiction.
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Pierrot, de toute façon, était un personnage, de théâtre ou de roman, vivant de sa vie propre, en dehors de toute rhétorique et de toute parole. Il sous-tendait une aventure du corps, comme il y avait une aventure de la voix, mais corps, lui aussi, problématique et menacé, sous l’habit blanc, absent, échappant à la parole enveloppante, lieu d’une ascèse. Peut-être l’image de la haire, qui m’a beaucoup préoccupé (et ce, depuis l’enfance, et la lecture d’une Vie de La Fontaine dans une édition scolaire, terminée par ces mots : « Quand on le déshabilla pour l’ensevelir, on trouva sur lui une haire », mot mystérieux dont j’ignorais alors le sens, mais qui me semblait effrayant), dérive-t-elle de ce souci. Il fallait une autre voix pour le dire ; mais le pas n’était pas franchi.
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Et puis, une autre chose m’importait depuis toujours : précisément, une autre voix, qui n’entrait pas dans le discours universitaire. Celle de la musique.
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Mais j’enseignais la Décadence à la Sorbonne, c’est-à-dire la fragmentation, le délitement, la dissonance, la corruption, la maladie, la perversion, y compris religieuse. Or, la musique que j’aimais était plénitude, cohésion, harmonie, salubrité, santé, rectitude, y compris religieuse. C’était Bach, Haendel, Telemann, Couperin, Corelli, Biber et beaucoup d’autres, et jusqu’à Boccherini accusé de légèreté sur la foi d’un trop célèbre menuet. Comment associer discordance et symphonie, disparate et unité ? La musique et l’enseignement ne faisaient pas bon ménage. Il fallait trouver un autre moyen, une autre voix, et cette voix pouvait être la voix romanesque, celle qui permettait à la viole d’être femme (L’Apparition), celle qui exaltait dans la musique une vertu, non pas seulement esthétique, mais thérapeutique (La Haire).
Le cheminement a été très lent. En fait, il a pris toute une vie. À vingt-trois ans, j’avais conçu le projet d’écrire un roman intitulé Vie imaginaire de Jean-Sébastien Bach. La musique n’y était pas un simple plaisir d’écoute, si grand fût-il, mais une occurrence quotidienne, constitutive, à valeur quasiment calendaire, où les quelque deux cents cantates rythmaient l’existence même du compositeur. La vie n’était pas distincte de la musique, mais ordonnée par elle. L’homme veillait avec la cantate BWV 140 (Wachet auf, uns ruft die Stimme), exultait avec la cantate BWV 51 (Jauchzet Gott in allen Landen), s’attristait avec la cantate BWV 12 (Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen), craignait la solitude du crépuscule avec la cantate BWV 6 (Bleib bei uns, denn es will Abend werden). Son rapport à Dieu prenait corps avec la cantate BWV 42 (Am Abend aber desselbigen Sabbats), assumait avec la cantate BWV 106 (Actus Tragicus) une tournure quasi sacrificielle, envisageait sa propre mort avec la cantate BWV 8 (Liebster Gott, wann will ich sterben). Quelques pages seulement furent écrites, et le projet remis sine die. D’autres priorités existaient, s’interposaient. Il fallait écrire les sept cents pages d’une thèse de doctorat consacrée à une femme, elle aussi éprise de musique, mais d’une autre musique, celle de Mozart, Haydn, Paesiello, écouter ce qu’elle avait écouté, lire ce qu’elle avait lu, mettre mes pas dans ses pas à Viareggio, Paestum, Lerici. Le temps n’était pas venu d’écrire un roman. Je n’avais pas voix au chapitre. Il fallait seulement produire de la glose sur la musique dans l’œuvre d’un autre. D’autres urgences prenaient le pas. Elles l’ont pris toute ma vie. Elles l’ont pris de plus belle, lorsque j’ai entrepris de cerner au plus près l’idée de Décadence, ce qui m’a occupé près de quarante ans, et fait écrire sept livres, qui n’étaient pas des romans.
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Inabouties, mais non oblitérées, ces velléités sont remontées à la surface de l’écriture, presque à mon insu, dans le premier des trois romans que j’ai écrits récemment (2006) : La Haire. Elles affleurent au chapitre VI, dans la méditation hallucinée de Jean de Fénestène sur le thème de la cantate BWV 26 (Ach wie flüchtig, ach wie nichtig), où le caractère fugace, proche du néant, prend à nouveau un sens existentiel. Elles s’extériorisent dans l’épisode de la mort de Maria-Giulia Mariani, où la Trauerode BWV 198 sert de contrepoint.
Mais ce n’était pas tout. La musique reprenait ses droits, devenait personnelle, structurante, avec la thérapie musicale appliquée à la névrose de Claire Destrelles, avec le livre musical composé en hommage et consolatio posthume à Maria-Giulia. Elle s’incarnait même dans le second roman : L’Apparition, où la viole de gambe, à la faveur d’une très belle image, celle d’une basse de viole à sept cordes de Nicolas Bertrand, pourvue déjà d’un son proche de la voix humaine, devenait personnage, rivale d’une autre amante, ultime triomphatrice. Ici, le temps avait servi, me donnant loisir d’explorer tout le répertoire de la viole, de Marin Marais à Carl Stamitz.
Il fallait dire ce pouvoir de la musique. La science seule ne le pouvait pas. Le roman offrait alors sa forme. Mais le pas n’était pas franchi.
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Car trop de temps, peut-être, avait passé. Prédateur ou fatalité, le Silence guettait, le Silence de la Décadence, pesant sur la musique comme il avait pesé sur le Texte. Que pouvait, contre sept livres achevés et cent articles écrits, un roman non fait ? La chose se compliquait encore puisque, dans mon troisième roman : Le Portrait, d’objet d’étude, pédagogique et critique, le Silence devenait objet romanesque, devenait personnage. À la disparition et à la mort des langues venait peut-être se substituer la musique. Mais était-il possible d’inventer les lois d’une écriture nouvelle ? J’avais tergiversé toute ma vie. Elle s’était passée à lire des milliers de volumes, qui n’étaient pas de ma plume, ou les quinze mille de ma propre bibliothèque. Écrire un roman, c’était Pélion sur Ossa, Sisyphe et son rocher, les Danaïdes et leur tonneau, que sais-je ?
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C’est là, dans cette impasse, où je serais encore, cette rue de la vieille-lanterne, que l’impulsion et la lumière sont venues d’ailleurs, de celle qui croyait possible d’inventer les lois d’une écriture nouvelle, celle qui m’a comme intimé l’ordre de le faire, de franchir le pas, celle sans qui rien n'eût été possible, à qui est dédié La Haire, que je remercie dans la préface, la seule dont la foi pût tirer ces pages de mes tréfonds obscurs, et à qui je rends grâce.
Fac-similé du tapuscrit original.
Fac-similé du manuscrit préparatoire (mars 2009).
Notes de travail précédant la rédaction de la première synthèse.