Ce texte, que Jean de Palacio avait rédigé pour lui-même, afin d'établir une synthèse de ses premières oeuvres narratives, a valeur de poétique. En réfléchissant rétrospectivement aux novellas déjà écrites, l'auteur prit conscience que La Haire, L’Apparition, Le Portrait, Ascagne, Les Ciseaux d’Atropos et Veturia constituaient autant de variations autour d'un même noyau tragique, formulé par la négative : l'angoisse ressentie devant l'impossibilité d’écrire, de lire, d'entendre, d'aimer, d'achever... Comme dans la littérature fin-de-siècle dont il a étudié les silences et les décompositions, Palacio retrouve dans son imaginaire de créateur les mêmes obsessions : le langage se défait, la musique se tait, le livre devient illisible. Et tout tourne autour de la perte, non plus étudiée dans le cadre de recherches universitaires, mais intériorisée et exprimée dans l'écriture.
« Je ne peux écrire que sur la perte ».
C’est un texte sans pose. L’auteur y dégage, avec une lucidité sans complaisance, les lignes de force qui traversent ses livres : l’inachèvement, le silence, la défaillance du langage, les ratages de l’amour, la prédominance de l’artefact et de l’inanimé, la menace constante qui pèse sur l’écriture, la lecture et la musique.
Ce regard porté sur l’œuvre n’est pas celui d’un commentateur extérieur, mais celui de l’écrivain lui-même, confronté à ce qui, livre après livre, s’est imposé à lui comme une nécessité. Palacio ne théorise pas, il tente seulement de comprendre la cohérence d’une œuvre placée sous le signe du silence et du délitement de toutes choses.
EXAMEN
I
Ces six romans (La Haire, 2006, inédit ; L’Apparition, 2007, pub. Théolib 2012 ; Le Portrait, Calleva 2009 ; Ascagne, Calleva, 2012 ; Les Ciseaux d’Atropos, 2013, inédit ; Veturia, Edilivre 2016) mettent en scène, à des degrés divers, le refus du langage de se laisser déchiffrer, et figurent, sous différentes formes fictives, une triple impossibilité : impossible écriture, impossible lecture, impossible écoute. Le langage se délite, les langues meurent, l’une d’elles n’a plus que treize verbes, les temps et les modes (infinitif, futur) disparaissent (Le Portrait). Une maladie frappe les dictionnaires dont des pans entiers s’effacent (Le Portrait), la main qui écrit est gouvernée par une force étrangère (L’Apparition), l’écriture s’enraye et se détraque, la page blanche envahit et se fait menaçante (Ascagne, Les Ciseaux d’Atropos). Des influences néfastes interviennent pour paralyser la main qui écrit, les yeux qui lisent, l’oreille qui écoute. Ces forces ennemies prennent souvent la forme d’une femme froide, femme de glace ou statue : Claire Destrelles (La Haire), Dorothée Lesdiguières (L’Apparition), Lavinia Amfortas (Ascagne), Marie-Atropos Sallembray (Les Ciseaux d’Atropos). La musique, très présente ici, mais sous une forme souvent négative, l’absence de musique, frappée de l’impossibilité de se donner à entendre : échec d’une thérapie musicale (La Haire), déclin de l’instrument favori, la viole de gambe (L’Apparition), concerts manqués, interrompus ou perturbés (Ascagne, Les Ciseaux d’Atropos), image du violon aux cordes sectionnées ou à l’archet perdu (Les Ciseaux d’Atropos). Le livre semble particulièrement menacé : interdit, illisible, dépareillé ou détruit, il rend toute lecture aléatoire, perd sa fonction première, n’existe plus. Ces six romans dessinent l’image d’un univers mental désertique et clos, d’où toute forme d’amour vivant paraît exclue.
Il faut dire toutefois, qu’en dépit des menaces qui pèsent sur elle, la musique est sans doute l’élément premier de cet univers romanesque, qui est, dans toute l’acception du terme, un univers musical. Jean de Fenestène (La Haire), Antoine d’Urbanville (L’Apparition), Chrétien d’Artevelde (Ascagne), Paul Dovitius (Les Ciseaux d’Atropos), Coriolis (Veturia) sont autant de mélomanes. Deux autres personnages (Christian d’Aquilarverde, Loredan Immerwald) sont même des musicologues. Une violoniste, dont le répertoire s’inspire d’une artiste réelle, joue un rôle épisodique (Les Ciseaux d’Atropos). Deux noms reviennent avec insistance : ils marquent respectivement le début et la fin, celui dont tout descend pendant près de deux siècles, celui avec qui se clôt l’esprit du dix-huitième siècle et s’amorce le dix-neuvième : Arcangelo Corelli, dont c’est ici comme l’apothéose, et Luigi Boccherini, mort ignoré en 1805. Le jour et la nuit.
II
Ces romans s’édifient en outre très souvent sur des images de dédoublement, comme dénotant l’emprise d’une schizophrénie avérée ou latente. Ce dédoublement s’affirme comme une figure fondatrice dans L’Apparition (duo d’Urbanville/Dufays) et surtout Ascagne (duo Artevelde/Aquilarverde, proches jusque dans les origines et l’onomastique), renouvelant le schéma du Doppelgänger, où c’est la ligne de force essentielle. Deux doubles se cherchent comme les androgynes de Platon et meurent quand ils se trouvent. Impossible réunion de deux esprits jumeaux, irrémissible fracture. Ici, les deux en apparence sont sans doute un seul. Mais d’autres schémas apparentés apparaissent ailleurs, comme celui des deux sœurs dans Les Ciseaux d’Atropos, où l’impossible alliance de Marie-Atropos et Clotho se résout dans le suicide de celle-ci ; ou celui des deux rivales dans L’Apparition, Marthe La Vieuville et Dorothée Lesdiguières, une vivante et une morte, dans une compétition à l’issue incertaine, où le dernier mot reviendra à une figure musicale symbolisée par la viole de gambe, instrument devenu graduellement désuet au cours du dix-huitième siècle et promis lui-même à la disparition, supplanté par le violoncelle et le violon dans une autre compétition perdue d’avance. Deux rivales encore dans Veturia, Manon et Veturia, une vivante et une statue, où l’amère victoire de la seconde se perd dans la destruction. Dans ce roman, le schéma est plus complexe, dans la mesure où la dichotomie n’est pas seulement entre la chair et la pierre, mais entre les statues elles-mêmes. Il y a en effet deux et même trois statues, dans une situation de rivalité avérée ou masquée, ethnique ou théâtrale. Rivalité entre une statue romaine et un visage grec, substitution d’une statue rivale entre Veturia et une réplique en plâtre, dessinant aussi une opposition entre le dedans (visage grec au-dessus de la bibliothèque, réplique dans le triclinum) et le dehors. L’ensemble constitue un univers divisé, régi par le dédoublement ou la schize, et où nul n’est véritablement entier.
Le corollaire de ces schémas paraît être l’impossibilité du sentiment amoureux, qui occupe ici peu de place et toujours sur le mode de l’incertitude et du non-dit. On ne sait exactement si Jean de Fenestène aime Claire Destrelles ou Claire Destrelles Jean de Fenestène (La Haire), si Chrétien d’Artevelde aime Lavinia Amfortas ou Lavinia Amfortas Chrétien d’Artevelde (Ascagne), si Paul Dovitius a aimé Clothilde Sallembray ou Clothilde Sallembray Paul Dovitius (Les Ciseaux d’Atropos). L’Apparition s’ouvre sur une rupture. Une autre se consomme dans Veturia. Si un sentiment amoureux existe entre Maurice Guilhon et Elisabeth Wehland (Le Portrait), il demeure inachevé. L’union, le plus souvent, ne dure qu’une seule nuit (La Haire, Les Ciseaux d’Atropos). L’amour de Paul est pour une femme de papier, héroïne de roman, issue d’un livre non lu jusqu’au bout (Les Ciseaux d’Atropos).
Ces divergences, ces incompatibilités s’affirment aussi bien dans les références picturales, au reste peu nombreuses (Ehrard Amadeus Dier, Lutz Ehrenberger), que dans les dissonances musicales. On les retrouve d’autre manière dans les références proprement littéraires : le conte pour enfant se pervertit (L’Apparition), le roman dérive et ne s’écrit pas (Veturia), le travail de critique, notamment musicale, s’ensable et périclite (Ascagne, Les Ciseaux d’Atropos), le livre, quand il paraît, est mis au pilon (L’Apparition).
III
En y réfléchissant, je me rends compte que je ne peux écrire que sur la perte. Perte de la femme aimée qui a elle-même perdu sa beauté (Claire Destrelles dans La Haire) ; perte du langage (Maurice Guilhon dans Le Portrait) ; perte de la musique (Antoine d’Urbanville dans L’Apparition) ; perte de l’identité (Artevelde/Aquilarverde dans Ascagne) ; perte de la lecture, impossibilité d’achever le livre (Paul Dovitius dans Les Ciseaux d’Atropos, également interdit de musique) ; perte de l’écriture, impossibilité d’écrire le roman (Coriolis dans Veturia) ; perte de l’homme aimé (Bérénice loin de Titus dans le Journal de Bérénice, roman en chantier).
À côté de la perte, l’inachèvement. Livre, musique, roman, amours inachevés : un discours romanesque sur le peu de réalité. L’artefact, l’objet, l’effigie préférés au vivant. D’Urbanville préférant la morte à la vivante et la viole à la morte. Dovitius préférant l’héroïne de roman à la femme. Coriolis préférant la pierre à la chair et la statue à la vivante. Fenestène semblant hésiter entre la femme et la haire. Toujours l’inanimé domine. Et la mort assure son empire comme Marie-Atropos pour d’hypothétiques retrouvailles. Fenestène, d’Urbanville, Artevelde, Dovitius, Maurice Guilhon meurent dans cinq de ces six romans. Et dans le sixième, Veturia, c’est la statue qui meurt en quelque sorte, et dont la pierre se délite et se brise. Perte de la vie sous quelque forme que ce soit, et de ce qui en fait le prix : l’amour, l’écriture, la musique, le livre, l’œuvre d’art. C’est le concert interrompu et la corde du violon brisée dans Les Ciseaux d’Atropos, ou cette idée domine peut-être, et, dans ce même roman, la tapisserie inachevée de Clotho et son suicide ; la statue (encore une) détruite dans Ascagne et écrasant du même coup l’artiste qui l’a sculptée, cette Lavinia Amfortas, portant significativement le nom du roi méhaigné…
Et, pour moi, l’impossibilité d’achever d’autres livres, que je n’ai pas commencés ou que je laisserai en plan, L’Histoire de la Peste, Dante et l’idée de décadence, Barbe-Bleue outre-Rhin et aujourd’hui, Le Diable, sans plus parler de ce Journal de Bérénice que je ne mènerai jamais à bien. Tout au plus ai-je pu relire Bérénice, celle de Racine et non la mienne, épouvantée sans doute par ce voisinage prestigieux et ne pouvant que me fuir comme elle fuyait Titus…
Fac-similé du tapuscrit original de Jean de Palacio