Première des novellas de Jean de Palacio, La Haire est un récit hors du temps, et certainement pas de notre temps. On pourrait dire que c’est un texte mystique, mais d’une mystique sombre, inquiète, et qui n’aboutit ni à l’illumination ni à la rédemption. Il y est question d’austérité, de tension entre l’esprit et la chair, de blessure, d’élévation ; mais aussi de ce que l’élévation elle-même peut avoir d’ardu, parfois d’implacable, lorsqu’elle s’arrache à la vie sensible sans parvenir à l’abolir.
Lecteur en quête de divertissement, passe ton chemin, car l’écriture, loin de divertir, de détourner d’une quête ontologique toujours aride et souvent désespérante, nous y plonge. Et l’on ne sort pas indemne de cette novella, sans doute la plus implacable et la plus désillusionnée de tout le cycle, comme si Jean de Palacio, se donnant enfin l’autorisation d’écrire une fiction, éprouvait le besoin d’y concentrer ses angoisses les plus fortes, souvent enracinées dans l’autobiographie (par exemple la typhoïde dont il faillit mourir enfant, l’attachement aux parents, le désespoir de leur perte prématurée). La musique, qui lui était encore plus chère que la littérature, en ce qu’il y voyait un langage plus complet, bien que présente dans toutes les novellas, occupe ici une place essentielle : celle d’un viatique, peut-être même d’une panacée rêvée, dont le roman montrera pourtant l’impuissance.
Il ne s’agit donc pas d’un récit édifiant, ni d’un roman psychologique où l’on verrait un personnage débattre intérieurement entre désir et renoncement. La Haire est ce poids symbolique de la chair, peut-être un vague écho du péché originel, mais allégorisé en une image presque médiévale. La tentation de saint Antoine paraîtrait triviale en comparaison de cette vigilance intérieure. Non par peur d’Éros, mais par peur de ce que l’obsession érotique, au sens large d’attirance sensuelle, peut entraîner : une déviation non seulement du chemin de perfectionnement du cœur et de l’âme, qui est peut-être le destin de tout homme, sa raison d’être au monde, mais une déviation de l’amour même. L’amour de Fénestène pour Claire n’est pas de l’amour ; c’est du moins ce qu’il tente de se persuader lui-même, comme si le mot risquait déjà de compromettre ce qu’il désigne. Mais la nuit de noces spirituelles dans la chambre monacale, et la main posée sur le corps dé-charné, sont pourtant d’un amour si incandescent que la jeune femme en ressent la brûlure. Par ce geste le spirituel rejoint la chair par la blessure. L’ardeur répond à la brûlure, et le feu amoureux ne répare pas le feu destructeur, mais s’y mesure. L’amour est feu intérieur, puissance incendiaire et possibilité de transfiguration. Ainsi l’amour le plus haut, feu soumis à une loi terrible, combat le mal par le mal ; il fait de cette peau même, un instant, le lieu d’une re-connaissance et d’une communion presque impossible. Il ne guérit rien. Dans La Haire, l’amour, comme la musique, ne sauve pas, et c’est en cela aussi que la novella est l’une des plus désespérées. Mais il éclaire les zones d’ombre, met à nu les cicatrices, et ose regarder Méduse en face.
Tout procède, dans la novella, d’une angoisse fondamentale : comment se tourner vers l’élévation, vers une forme d’amour plus pur, sans mutiler le corps, sans faire de l’ascèse une autre passion, peut-être plus tyrannique encore que celle qu’elle prétend vaincre ? Dès ce premier livre, l’imaginaire de Jean de Palacio se place ainsi sous le signe d’un conflit qui traversera toute l’œuvre. Il ne s’agit pas d’une opposition morale entre faute et vertu (ce qui, chez ce grand spécialiste de la Décadence, serait presque comique) mais d’une déchirure plus profonde entre incarnation et élévation spirituelle. La question est de savoir comment la chair peut être traversée, spiritualisée, sans être niée.
La préface nous informe d’emblée du caractère non réaliste, presque non romanesque, du livre que nous tenons entre les mains. Le temps et le lieu y sont soustraits à toute fixation mimétique ; l’année 1990 n’est qu’une « fausse fenêtre » répondant à 1390 ; les personnages y sont dits « ombres », et le roman tout entier se définit comme « théâtre d’ombres ». La haire n’entre donc pas dans le récit comme un détail pittoresque, objet archaïque, outil pénitentiel d’un autre âge, que nous ne pouvons plus comprendre. Encore moins est-elle susceptible d’être réduite à un outil de mortification à connotations sadiques : rien ici de la scène proustienne du Temps retrouvé, où Charlus, dans la maison de supplices organisée par Jupien, convertit la douleur en plaisir érotique. Chez Jean de Palacio, la haire ne relève pas du dispositif libertin, ni du spectacle de la souffrance. Elle n’est pas l’accessoire d’une jouissance. Elle est la forme que l’auteur donne à une inquiétude, une sorte de cauchemar qu’il s’agit d’interpréter au réveil.
La fiction est allégorie, mais allégorie incarnée, où l’idée ne se détache jamais de la sensation. Le roman ne pense pas l’ascèse abstraitement : la haire mord comme un animal, s’incruste dans la peau. Mais il ne nous fait jamais croire pour autant à sa réalité triviale. Fénestène, pas plus que ses aïeux, ne revêt sa haire comme il enfilerait un vêtement ordinaire. La haire est et n’est pas ; elle appartient à la fois au corps, au symbole et au mythe. Elle est, nous le verrons, un fardeau et une aide, une entrave bénéfique, une contrainte qui protège autant qu’elle meurtrit. Elle a quelque chose d’un supplice mythologique, comme la pierre de Sisyphe ou l’eau et les fruits pour Tantale. Mais, à la différence de ces supplices antiques, elle n’est pas une punition infligée du dehors ; elle est héritée, intériorisée, peut-être même désirée. Tout est là. Elle remonte du fond des âges, de la lignée, de la mémoire.
Avant d’entrer dans La Haire, il faut donc concevoir que la haire blesse réellement, mais que sa réalité désigne une inquiétude de l’âme. Le fait qu’elle devienne personnage (et même personnage éponyme) dit l’importance qu’il faut lui accorder comme représentation du poids existentiel que chaque être porte en soi, plus ou moins caché, reconnu, admis. Ce poids n’est pas seulement moral ; il tient à la condition même de l’existence incarnée. Chacun porte sa haire, visible ou invisible, choisie ou subie. Fénestène la reçoit de ses ancêtres, Claire la porte dans sa chair incendiée, d’autres encore la porteront sous d’autres formes.
C’est pourquoi le dévoilement qu’opère le roman est littéralement apocalyptique, si l’on rend à ce mot son sens premier de mise à nu, de révélation de ce qui était caché. Sous la chemise, sous le voile, sous la peau, dans les pages des livres, quelque chose insiste, mord, dérange l’harmonie.
La première clef de lecture rendra donc à la haire la place primordiale que Jean de Palacio lui a conférée, celle d’une véritable protagoniste. Seconde peau, masque du corps, elle dit d’emblée la condition paradoxale de l’être incarné, exposé par sa surface au sensible, au regard, au contact, à la blessure, mais retiré dans une intériorité que nul ne peut entièrement atteindre.