La Haire adopte la forme originale d’un journal dont les dates ne renvoient pas au temps de l’action mais à celui de l’écriture. Ce cadre diaristique sert de principe de composition au roman, scandant l’avancée du texte et ses reprises. La haire, héritée de père en fils depuis l’ancêtre Louis-Gonzalve de Fénestène, est peut-être bien la véritable héroïne du livre. Plus que simple instrument de pénitence, elle est une seconde peau, vivant de sa propre vie, jalouse, qui mord la chair, interdit l’amour et finit par devenir une compagne plus insistante et plus violente que la conscience elle-même. Autour de Jean de Fénestène se rassemblent quelques figures blessées ou retirées : l’abbé Haudrianges, savant et obscur, Anne de Marcoules, jeune veuve, Maria-Giulia Mariani, peintre de ses propres visages déformés, et surtout Claire Destrelles, musicienne au visage ravagé par le feu, qui ne consent d’abord à exister que par une voix sans visage. Le roman (un peu plus long que les suivants, Jean disait volontiers que plus il écrivait, plus la concision et l’écriture du silence le tentaient, et il ajoutait que ce mouvement de raréfaction était perceptible dans la longueur décroissante des novellas) associe ainsi de façon frappante les motifs de la blessure fondamentale, des arts et du rapport conflictuel entre la chair et l'esprit. La peinture enferme Maria-Giulia dans la répétition funèbre de soi ; la musique, au contraire, devient pour Claire refuge, médiation, puis remède fragile, au point que Fénestène organise pour elle une véritable cure musicale, dans l’ombre d’une loge close, hors du regard. Mais cet effort de sauvetage, presque de thérapie, demeure précaire. Maria-Giulia meurt seule, atrocement, et sa mort donne à Fénestène l’idée de composer pour elle un tombeau musical et textuel, Mater Lachrymarum, où le Stabat Mater, les larmes, les figures féminines de la souffrance et la mémoire des morts convergent. Le roman s’achemine alors vers une communion impossible entre Fénestène et Claire, chaste et presque sépulcrale, avant que la haire ne reprenne son empire. Dans La Haire, l’art ne répare pas l’irréparable mais aide à vivre, un temps du moins. Car Fénestène finira par mourir et sera enseveli avec cette seconde peau dont il n’aura pu se défaire.
La haire n’est pas, on l’aura compris, un simple accessoire de pénitence tel un cilice ; elle devient un symbole vivant, une seconde peau jalouse, presque animale, qui fait basculer le récit hors du réalisme. La Haire apparaît ainsi comme une réflexion allégorisée sur l’ascèse, sur la nécessité de dompter la chair, mais aussi sur l’ambiguïté de cette mortification, qui peut à la fois élever et enfermer. À travers elle, le livre oppose à une ascèse de contrainte une autre forme de pureté, plus haute, celle d’un amour musical, fondé sur une sensibilité à fleur de peau.